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Notice sur Georges Le Gloupier
par Georges de Lorzac
Esprit universel doté dune érudition pic-de-la-mirandolesque, Georges Le Gloupier a touché à toutes les sciences et à tous les arts. Cest pourtant par ses qualités sportives quil commena à faire parler de lui lorsque, tout jeune encore, il gagna en 1961 la coupe du Brésil (pays oú il sétait alors exilé) de vitesse sur patins à roulettes. Peu après, en 1963, il fit paraître aux éditions Aspic, à Bruxelles, son monumental et célèbre ouvrage sur La Vie sexuelle des hannetons, entièrement rédigé en argot et que Jean Rostand (dont il avait été lélève) salua comme "le premier livre à allier la rigueur la plus orthodoxement scientifique à lhumour le plus salutairement dévastateur". Allaient suivre, au fil des ans, de nombreux autres travaux de sexologie humaine et animale, que Le Gloupier publia dans diverses revues universitaires et qui, ayant dabord provoqué les plus vives polémiques, font aujourdhui autorité dans le monde savant.

En 1964, au cours dun voyage aux Etats-Unis, il rencontra John Cage, William Burroughs, Andy Warhol, et organisa avec eux les premiers happenings. Mais il ne tarda pas à leur reprocher leur manque daudace, les accusant notamment de reproduire les structures traditionnelles du spectacle au lieu de les anéantir.
Il partit alors pour la Colombie et orchestra, dans un bidonville de Bogota, un happening géant selon ses propres concepts. La manifestation dégénéra rapidement en orgie publique puis en émeute : deux policiers furent sérieusement blessés par les participants qui, de surcroît, incendièrent différents bâtiments administratifs. Le Gloupier, contraint de quitter à la hâte le continent américain, décida de se fixer à Monaco pour y poursuivre ses activités artistico-provocatrices.
Peintre et dessinateur, il exposa en 1965, 1969 et 1977 des uvres qui étaient, pour reprendre lune de ses déclarations, "un trait dunion entre le pompiérisme, labstraction, le pop art et le graffito de pissotière ". Il sintéressa aussi à la sculpture et conut dès 1964 sa pédalo-héolienne à festoyer la poésie colorée qui, exposée en 1969 à Buenos Aires, y fit grand scandale.

Musicien, il construisit en 1965 son piano automobile à musiquer les embouteillages, quil promena de ville en ville et qui fut détruit à Amsterdam, en 1968, dans un malencontreux accident de la circulation. La mme année, lors du troisième (et dernier) Festival de lErotisme de Bordeaux, fut créée sa grande Symphonie gloupinienne en tsoin-tsoin bémol puissamment majeur, hétéroclite mélange dairs folkloriques, de fanfares militaires, de chansonnettes débiles, de mugissements de sirènes, de bruits discordants et de hurlements obscènes. Le Gloupier signa également la bande sonore de deux films de Philippe Bordier, Mémento (1968) et Le Pain quotidien (1970).
gloupier

Le cinéma, dailleurs, retint fréquemment son attention, et il contribua activement au mouvement underground qui, à la fin des années 1960, se développa trop éphémèrement en Europe. Occasionnellement acteur, il fut le protagoniste mâle dune mémorable séquence pornographique dans Le Sexe enragé, film expérimental dirigé en Belgique, en 1969 par Roland Lethem. Réalisateur, il signa deux courts métrages singulièrement peu conventionnels : Lettre imaginaire à une personne qui ne lest pas en 1966 et Moi, rien que moi, toujours moi en 1970. Le premier de ces films, de nationalité curieusement luxembourgeoise, était un long plan fixe (et muet) de la bouche de Natacha Schinski (alors égérie et mécène du mouvement underground), à la fin duquel les lèvres de la productrice souvraient sur des dents de vampire. Le second poussait plus loin la provocation, puisquil sagissait dun film sans pellicule : Le Gloupier, debout devant lécran, illuminé par le projecteur tournant à vide, se déshabillait entièrement tout en beuglant LEcole est finie, la chanson de Sheila.

Ces dernières années, cest toutefois à la littérature que Georges Le Gloupier sest essentiellement consacré. Poète, rénovateur acharné de lalexandrin classique, il prépare dans le plus absolu secret une version versifiée (et toujours argotique) de sa Vie sexuelle des Hannetons, dont la parution (aux éditions Aspic) est prévue pour 1986. Prosateur, il sest amusé à écrire deux romans moultement érotiques et passablement ahurissants, parus lun et lautre dans la collection Brigandine , respectivement en 1980 et 1981 : Sévices après Vamps, récit policier très anarchisant, et LOdieux Tout-puissant, conte fantastico-théologique fort allègrement blasphématoire.
LOde à lAttentat pâtissier, rédigée en 1981 mais qui était jusquà ce jour demeurée inédite, se réfère à la croisade pâtissière que Le Gloupier entreprit en 1969 et quil considère, le plus imperturbablement du monde, comme son uvre la plus aboutie. Il en a pris lidée, de son propre aveu, de de vieux films interprétés par les Trois Stooges (trio dacteurs burlesques américains que lon vit dans une série de courts métrages particulièrement navrants et que Le Gloupier place "très au-dessus dEisenstein, dOrson Welles et peut-tre mme dEmile Couzinet ") : cela consiste à jeter une trate à la crème à la figure des emmerdeurs de tout crin. On attribue à Le Gloupier plus dune centaine dentartements de personnalités culturelles à travers le monde, mais sans doute cette estimation est-elle quelque peu exagérée. Lui-mme parle dune vingtaine dattentats et refuse, non sans élégance, de livrer le nom de la plupart de ses victimes. Il ne revendique officiellement que six agressions, celles quil eut le culot de commettre en public.
On a admiré dans plusieurs journaux et magazines, en 1969, la photo de Marguerite Duras entartée par Georges Le Gloupier devant quelques centaines détudiants auxquels elle présentait, à luniversité de Liège, son film Détruire dit-elle.
Lannée suivante, à Bruxelles, ce fut lhistorien catholique Henri Guillemin qui reut une gloupinesque tarte à la crème à lissue dune conférence sur Napoléon Bonaparte.
En 1972, à Bruxelles encore, à la sortie du théâtre de la Monnaie oú il venait de reprendre en solennelle pompe sa chorégraphie du Sacre du Printemps, ce fut Maurice Béjart qui servit de cible à Le Gloupier.
Au festival de Cannes, en 1973, le cinéaste Marco Ferreri fut à son tour entarté alors quil savourait béatement à la terrasse dun bistrot chic et snob, les très mondains remous provoqués, la veille, par son film La Grande Bouffe.
En 1982, un autre cinéaste, Gérard Courant, eut la masochiste idée de demander à Le Gloupier dtre le héros dun Cinématon (série de portraits cinématographiques oú figuraient déjà, entre autres, Jean-Luc Godard, Wim Wenders, Robert Kramer, Philippe Garrel, etc.). Le Gloupier accepta et, tandis que la caméra le filmait, lana une tarte à la crème en plein sur lobjectif (cet attentat-là, dûment impressionné sur la pellicule, constitue le Cinématon n234 et figure dans toutes les bonnes cinémathèques).

Enfin, invité par ses amis de la revue Fascination (à laquelle il collabore parfois) à intervenir au cours de la "Nuit Fascination" quils organisaient en 1983 au dix-neuvième festival Sigma de Bordeaux, Le Gloupier concocta un strip-tease pâtissier : après stre mise nue devant une salle archi-comble, leffeuilleuse dévoyée par ses soins balana une énorme tarte à la crème sur les spectateurs du premier rang. Cela fit bien rire le reste du public qui fut, dans la seconde qui suivit, subitement bombardé par des dizaines de crémeuses tartelettes que Le Gloupier et ses complices jetaient depuis une galerie.
Pour son prochain attentat public, Le Gloupier rve de prendre comme cible le pape Jean-Paul II, lors dune apparition de celui-ci à son balcon de la place Saint-Pierre. Mais, avoue-t-il, "lopération exige une longue et délicate préparation"

Attention, les loulous,
ce petit historique sarrte en 1984 !
ôde à l'attentat pâtissier
De Georges Le Gloupier (alias, ce coup-ci, Jean-Pierre Bouyxou) - 1981
"A moi Pieds-Nickelés, Abbott et Costello,
Et Laurel et Hardy, mes amis, mes poteaux !
Placée entre vos mains toute tarte à la crème
Se mue magiquement en une arme suprme.
Rondidjiu ! gloire à vous et gloire à Mack Sennett !
Vous avez inventé, je laffirme tout net,
Lattentat culturel le plus croquignolet,
Le plus tord-boyautant, le plus ollé-ollé,
Lattentat le plus gai auquel on sest hissé ;
Cest à vous que lon doit lattentat pâtissier,
Cet attentat farceur, cet attentat de rve,
Cet attentat dont nul, jamais, ne se relève.
Nimporte quel crétin, lorsquil est entarté,
Est comme mort, occis, à jamais écarté ;
Il est atteint, de fait, au point le plus sensible,
A savoir son honneur, qui a servi de cible.


Jai pour ma part, ma foi, voici quelques années,
Entrepris vaillamment une ferme croisade
Dattentas pâtissiers teintés de rigolade.
Ceux qui furent visés reurent sur le nez,
En public, brusquement, une tarte à la crème
Que jai tenu, bien sûr, à leur lancer moi-mme.
Aucun ne sen remit : on chercherait en vain,
Parmi ces entartés qui sont dix-huit ou vingt,
Lequel a survécu à son entartement :
Tous sont morts désormais, définitivement,
Etouffés et broyés par tant de ridicule,
Mieux enterrés sous lui que sous un monticule.
Jai entarté dabord Marguerite Duras,
Dont les livres mennuient et les films magacent ;
Elle est vouée, depuis, pis quà lanonymat,
Momifiée par les pieux Cahiers du Cinéma.
Jai frappé peu après, pour me faire la main,
Un prénommé Henri dont le nom est Guillemin :
Ce radoteur savant, dans ses livres dHistoire,
Prenait trop, pour mon goût, ses lecteurs pour des poires :
Depuis lors la télé ne le montre plus guère,
Cest oublié quil gît ou que, spectral, il erre.
Agissant une nuit au nom de Terpsichore,
Dun chorégraphe odieux le bec jai voulu clore.
Cétait ce stalinien de Maurice Béjart,
Aux entrechats balourds autant que ceux dun jars :
Qui se soucie (ouh là) que Béjart vive encor
Ou que les asticots aient boulotté son corps ?
Autre exemple au hasard, sachez que jai bien ri
En entartant le groin de Marco Ferreri.
Cétait sous le soleil, au festival de Cannes,
Et mon courroux grondait, ouvrant toutes ses vannes,
Contre le cinéaste ayant fait à lesbrouffe
Un certain bruit bidon avec sa Grande Bouffe :
Ferreri illico, malgré sa vaste panse,
Sous loutrage crémeux retomba en enfance.
Il ne balbutie plus, conspué des badauds,
Que ces séniles mots : "Pipi-caca-dodo"
Si vous les aviez vus, ces pantins culturels,
Ces Duras étriquées, ces Guillemin solennels,
Ces Béjart chichiteux, ces Ferreri ventrus,
Plus grotesques encor que nul ne laurait cru,
Si vous les aviez vus dégoulinants de crème,
La pâte du gâteau souillant leurs face blmes,
Si vous les aviez vus demeurer, ahuris,
Bras ballants face à moi, oh ! que vous auriez ri !
Sachez-le, sacrebleu ! cest bien de ridicule
Que sous mes coups tarteux sont mortes ces crapules.

Mais il ne faudrait point, car ce serait dommage,
Dormir sur ces lauriers aussi, ferai-je un gage.
Je vais non seulement repartir en croisade,
Frappant ici et là au gré de mes balades,
Provoquant la terreur très pâtissièrement
En lanant mes gâteaux imperturbablement,
Mais je vais de surcroît multiplier mes cibles
Et men prendre à tous ceux que jestime nuisibles.
En toute heure, en tout lieu, je surgirai de lombre
Et je jetterai, vengeur, des tartes en grand nombre.
Je frapperai partout, nul ne méchappera.
Je serai sans pitié : on verra cquon verra !

Si a ne suffit pas, ma patience a des bornes :
Je prendrai aussitôt le taureau par les cornes.
Et donctueux étrons seront bien plus utiles
Que de la Chantilly sur mes chers projectiles."


Conception gloupinesque du site : Sylvain Savouret • Mise en pages et en dessins : Sylvie Van Hiel